Un super régime détox : se couper des infos

Apr 15, 2023
Un super régime détox : se couper des infos

Je viens de lire deux études qui confirment une intuition que j’avais depuis un certain temps : se tenir trop au courant de ce qui se passe dans le monde n’est pas bon pour la santé.

Cela fait plus de 15 ans que je n’ai pas de télévision et que j’ai arrêté d’écouter la radio. Mais je suis un ancien journaliste de presse écrite, et j’ai gardé cette habitude de parcourir chaque matin les infos sur un certain nombre de sites internationaux, en commençant par El País, l’un des meilleurs quotidiens que je connaisse. Mais je me demande si je ne vais pas aussi abandonner cette source d’infos…

En 2013, les attentats du marathon de Boston faisaient 3 morts et plus de 250 blessés. Deux ans après, trois chercheuses de l’université Northeastern (université de Boston) se sont intéressées à la perception du danger chez des personnes de cette ville[1]. Les participants étaient répartis en deux groupes, et devaient regarder un clip vidéo composé d’images de l’attentat. Dans le premier groupe, ce clip était accompagné de titres de journaux et de citations « positives » (« Boston Strong » ou « The People of Boston Refused to Be Intimidated » par exemple), avec une bande-son elle aussi positive (comme par exemple « The Planets, Jupiter, The Bringer of Jollity » de l’anglais Gustav Hoist) ou négative (le 1ermouvement de la sonate « Clair de lune » de Beethoven).

Ensuite, ils étaient assis face à un écran sur lequel étaient projetées pendant une seconde des images de personnes tenant soit un objet neutre (canette de soda par exemple), soit une arme. Les participants tenaient un pistolet de jeu vidéo sans fil, qu’ils devaient pointer sur l’écran sans réellement « viser » les personnes à l’image. S’ils pensaient que la personne tenait une arme, ils devaient presser la détente, en moins d’une seconde. Résultat : le taux d’erreur (« tirer » sur une personne désarmée) était nettement plus important dans le groupe de participants qui avaient regardé le clip « négatif ». Comme si ces personnes étaient dans un état de stress et de sensibilité aux menaces plus élevés.

Pour les scientifiques, face à une nouvelle négative, surtout lorsqu’elle nous prend par surprise, notre cerveau doit faire un effort plus important que lorsqu’il doit intégrer une information à laquelle nous nous attendons, ou qui va dans le sens de nos convictions. Et cet effort représente une charge supplémentaire dans notre métabolisme, que nous percevons comme une sensation désagréable à ce moment-là. Évidemment, apprendre une ou deux mauvaises nouvelles dans les médias n’aura pas de conséquences significatives. Mais au bout d’un moment, nous confronter à une déferlante d’informations négatives finira par nous épuiser, nous donner l’impression d’une catastrophe imminente, même si notre vie quotidienne reste en soi positive.

Une des phrases connues dans le monde des médias, c’est que « les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne ». Ou comme le disent les journalistes anglo-saxons, « good news is no news ». J’ai été journaliste économique pendant 5 ans, dans un quotidien généraliste, puis pour un site d’infos. J’ai constaté moi aussi que des résultats financiers désastreux d’une entreprise ont toujours plus de place que ceux en ligne avec les attentes ou même ceux supérieurs aux prévisions. Et rien ne sert de jeter la pierre aux journalistes : de très nombreuses tentatives ont été faites pour créer des médias dédiés exclusivement aux « bonnes nouvelles », sans grand succès. Ça n’est pas d’abord ce que recherche le public. 

Dans une étude[2] de 2014, deux chercheurs de l’université McGill au Canada suivaient les mouvements oculaires de volontaires qui naviguaient sur des sites d’informations. Et ils ont montré que même ceux qui déclaraient préférer les articles positifs passaient en fait plus de temps à parcourir les articles négatifs. Nous aurions gardé de l’évolution de notre espèce un « biais négatif », une tendance à privilégier les nouvelles négatives et à nous en souvenir mieux, pour nous protéger de menaces éventuelles.

Problème : la quantité de dangers qui menacent directement notre santé ou notre vie a drastiquement baissé – pas la réponse de notre cerveau. Avec des conséquences sur notre niveau de stress, notre humeur, notre vision du monde, et à terme, indirectement, notre état physique.

Dans une chronique qu’elle écrivait en janvier 2023 pour la BBC, Susan Feldman Barrett, l’un des auteurs de l’étude, recommandait donc de nous mettre régulièrement à la diète des infos. Et aussi, lorsque nous en consommions, d’agrémenter les mauvaises avec des bonnes : par exemple en lisant les rubriques « insolites » ou dédiées aux « bonnes nouvelles ».

Dernier conseil « diététique » : une étude[3] de 2014 a montré que des personnes qui avaient connu un stress important (conflit avec son conjoint ou un collègue, tensions au boulot ou à propos des enfants), éliminaient moins de calories et stockaient davantage de graisses. Comme si notre cerveau disait à l’organisme de faire des réserves pour tenir le coup… Couper avec les mauvaises nouvelles des médias, ce serait donc aussi une bonne manière de garder la ligne !

 

[1] Jolie Baumann Wormwood, Spencer K. Lynn, Lisa Feldman Barrett, Karen S. Quigley, « Threat perception after the Boston Marathon bombings: The effects of personal relevance and conceptual framing ». Cognition and Emotion, Février 2015

[2] Marc Trussler et Stuart Soroka, « Consumer Demand for Cynical and Negative News Frames », The International Journal of Press/Politics, Volume 19 Issue 3, July 2014

[3] Janice K. Kiecolt-Glaser, Diane L. Habash, Christopher P. Fagundes, Rebecca Andridge, Juan Peng, William B. Malarkey, and Martha A. Belury, « Daily Stressors, Past Depression, and Metabolic Responses to High-Fat Meals: A Novel Path to Obesity. » Biological Psychiatry 77 (7): 653–660. 2014

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