Les animaux ont-ils des émotions ?

May 06, 2023
Est-ce que Guapa n’a pas l’air profondément « joyeuse » sur cette photo ?

C’est l’un des débats scientifiques les plus intenses des 50 dernières années, avec des dizaines d’expériences cherchant à prouver qu’en matière d’émotions, la frontière entre humains et animaux n’existe pas. Cette question a pris une dimension politique, avec l’introduction dans plusieurs pays de lois protégeant les droits des animaux, ou la création de partis antispécistes. Pourtant, la question des émotions animales est encore loin d’être tranchée.  

Tout personne vivant avec un animal de compagnie vous l’affirmera avec une absolue certitude : son chien ou son chat est évidemmentcapable de ressentir des émotions. « Il est triste quand je m’en vais », « tu ne peux pas savoir la fête qu’il me fait quand je rentre », « c’est beau de voir à quel point il est joyeux quand il comprend qu’on va se promener », « il a peur des inconnus »…

Sur les réseaux sociaux, des vidéos présentant les émotions animales font des cartons : des chiens qui ont l’air de se sentir coupables, des animaux sauvages qui feraient preuve de tendresse, d’autres qui semblent désespérés par la mort d’un congénère. Et un nombre considérable des fameuses conférences TED traitent des émotions animales, de leur rapport avec celles des humains, de ce qu’elles peuvent nous apporter (par exemple dans les hôpitaux ou en matière de psychothérapie).

Enfin, des auteurs comme Frans de Waal, Marc Bekoff, Carl Safina, Jane Goodall, Jennifer Ackerman, Sy Montgomery font des cartons mondiaux en librairie sur la vie émotionnelle des animaux en général, et en particulier des primates, des pieuvres, des oiseaux, des félins, des éléphants…

La cause semble entendue : les animaux ont les mêmes émotions que les humains, et des dizaines d’expériences scientifiques le prouvent. D’ailleurs, j’ai deux chiens et un chat, et je suis absolument convaincu que je peux lire leurs émotions à la manière dont ils se comportent – et je sais qu’ils sont capables d’évaluer et de s’adapter à ce que je ressens à chaque moment de ma journée.

… Ou bien tout ceci n’est qu’un gigantesque exemple d’anthropomorphisme : nous ne ferions que projeter nos émotions sur nos voisins animaux – un peu comme nous le faisons d’ailleurs sur les personnes qui nous entourent.

Pour savoir si un animal est capable d’émotions comme les humains, il faut répondre à deux questions :

. Est-ce qu’un animal est capable de ressentis ?
. Est-ce qu’un animal est capable de concepts mentaux tels que « peur » ou « joie » ? Et d’utiliser ces concepts pour regrouper et nommer des ressentis ?

 

1. Les animaux sont-ils conscients de leurs ressentis internes ?

 

Un très grand nombre d’expériences ont montré qu’un grand nombre d’animaux ont un réseau interoceptif très développé, ce qui signifie qu’ils ont la capacité de détecter de manière précise les signaux internes indiquant leur activité physiologique : rythme cardiaque, transpiration, activité intestinale, respiration… Et il a aussi été montré qu’un certain nombre de mammifères sont capables d’avoir des ressentis plaisants ou déplaisants. Par exemple, l’équipe de Eliza Bliss-Moreau, de l’Université de Californie, a étudié en 2013[1] les réponses physiologiques de macaques en train de regarder des vidéos d’autres singes. Au total environ 300 extraits de 30 secondes, montrant des singes dans un très grand nombre d’activités : jouer, se battre, dormir, se toiletter, tourner le dos, secouer leur cage…

Les scientifiques ont montré que les réponses physiologiques des macaques face à ces vidéos étaient très comparables à celles d’humains face à des vidéos du même genre. Leur conclusion : il est très probable que les macaques avaient des sensations agréables en regardant des comportements positifs comme des jeux entre jeunes singes, et des sensations désagréables quand ils étaient confrontés à des comportements négatifs comme se recroqueviller en signe de soumission.

Apparemment cette capacité à être conscient de ses ressentis n’est pas réservée aux mammifères : dans une étude de 2014, Bilal Malik de l’Université de Derby et James J.L. Hodge de l’Université de Bristol ont montré[2] que des drosophiles (aussi appelées mouches du fruit) étaient capables d’éviter des odeurs qui avaient été associées à un choc électrique. D’autres études ont montré qu’en cas de douleur on pouvait retrouver dans les systèmes nerveux des poissons, des crustacés et de certains mollusques les mêmes opiacés que ceux produits chez l’être humain pour diminuer la douleur.

Il a même été prouvé que, comme nous, les poissons pouvaient devenir « addicts » à ces substances : en 2017 deux chercheurs de l’Université de l’Utah[3] ont monté une expérience dans laquelle chaque fois que des poissons-zèbres passaient au-dessus d’une petite plateforme immergée, 1,5 mg d’hydrocodone par litre d’eau était injecté dans l’aquarium. Comme la drogue était assez rapidement éliminée par le système de filtration, les poissons devaient revenir pour prendre leur « dose ». Quand la plateforme n’était pas connectée à la drogue, les poissons passaient environ 200 fois en 50 minutes. Si le système était actif, ils passaient près de 2000 fois ! Et de manière fascinante, les poissons revenaient encore plus lorsque l’eau de l’aquarium était trouble, comme pour diminuer l’impact de ce qui est pour eux un facteur de stress.

Il est donc assez certain qu’un très grand nombre d’animaux, et peut-être tous, sont capables de ressentir et d’identifier des sensations agréables et désagréables, du plaisir à la douleur. Et cela suffit déjà largement me semble-t-il pour justifier des lois sur le bien-être animal.

Mais peut-on pour autant parler d’émotions ? 

  

2. Les animaux ont-ils les concepts des émotions ?

 

De très nombreuses expériences ont montré que des animaux peuvent apprendre des concepts, et identifier par exemple des mots, des lettres, des symboles. Il a même été prouvé que des macaques étaient capables de reconnaître et de trier des images en fonction du style de leur auteur : Monet, Van Gogh, Dali et Gérôme. Mais pour de nombreux scientifiques, les animaux étudiés n’utilisent ces « mots » que pour obtenir une récompense. Et qu’à la différence des enfants d’humains, les mots n’ont pas en eux-mêmes d’intérêt. Et apparemment ils ne seraient pas capables de créer par eux-mêmes de nouvelles catégories / nouveaux concepts – comme par exemple « des choses qui sont super bonnes à manger avec des bananes ». Et il semble du coup peu probable qu’ils soient capables d’intégrer une émotion sous forme de catégorie mentale, « peur » ou « joie », comme nous le faisons.  

Reprenons l’exemple des chiens. Mon berger allemand, Macho, a une passion pour les fruits, et quand nous avons le malheur d’en laisser sur la table de la salle à manger, et que nous le laissons seul dans la maison, il est assez fréquent que nous retrouvions la corbeille vide et le sol… collant. Si je râle, et que je lui mets la corbeille sous le museau, il semble ressentir clairement de la culpabilité – je pourrais sans problème le mettre dans une des vidéos YouTube dont je vous parlais au début de cette chronique. Pourtant, une expérience assez fun[4] semble montrer que c’est une illusion.

Des chiens étaient laissés dans une pièce avec une friandise, après que leur propriétaire leur avait ordonné de ne pas y toucher. Puis des scientifiques encourageaient le chien à manger la friandise, ou la retiraient. Enfin, ils disaient au propriétaire soit la vérité soit un mensonge. Il y avait donc 4 groupes : les chiens qui avaient mangé la friandise et se faisaient féliciter ou réprimander, ceux qui n’avaient pas mangé la friandise et se faisaient féliciter ou réprimander. Ce qu’a prouvé l’étude, c’est que les seuls chiens qui avaient « l’air coupable » étaient ceux qui se faisaient réprimander. Peu importait qu’ils aient effectivement mangé la friandise ou pas. « L’air coupable » n’était pas la manifestation d’une émotion préalable. C’était simplement un comportement de soumission face à un dominant agressif.

Quand nous avons l’impression de lire une émotion chez un animal, nous voyons en fait une réaction face à un ressenti. Un chien n’est pas en colère lorsqu’il gronde contre un visiteur. Il se sent stressé, menacé, et déclenche un comportement de protection. Mais il est – en l’état actuel de la recherche – incapable de se penser « en colère ». De la même manière, des éléphants qui refusent de quitter un congénère mort ne sont sans doute pas « tristes ». Mais ils éprouvent probablement un ressenti très désagréable lié à la perte du lien, au déséquilibre dans le groupe, peut-être à la menace potentielle liée à cet affaiblissement de la « tribu ».

Quand nous jugeons qu’un animal est triste, en colère, joyeux, nous sommes sans doute en train de faire de l’antropomorphisme, en passant nous-mêmes de ce ressenti au concept qu’est une émotion. Dans son livre magnifique How Emotions Are Made, Lisa Feldman Barrett rappelle que nous sommes capables de faire ce genre d’attributions fausses même avec des figures géométriques !

Regardez la vidéo ci-dessous et décrivez ce que vous voyez :

Cette vidéo a été créée en 1944 par la chercheuse allemande Marianne Simmel, avec son professeur de Harvard, Fritz Heider[5]. Sur 34 personnes qui avaient reçu l’instruction basique « écrivez ce qui s’est passé dans ce film », une seule avait décrit une succession de mouvements de figures géométriques. « Un grand triangle plein est représenté entrant dans un rectangle. Il entre et sort de ce rectangle, et à chaque fois, le coin et la moitié d’un des côtés du rectangle forment une ouverture. (…) » Toutes les autres personnes avaient raconté une histoire impliquant des êtres vivants (31 des humains, 2 des oiseaux), avec un luxe de détails incroyable ! Le plus souvent avec une histoire d’amour entre un homme et une femme, empêchée par un autre homme, violent.

C’est le même phénomène d’attribution qui nous fait dire que des bébés animaux qui crient lorsqu’ils sont séparés de leur mère sont tristes ou qu’ils ont peur : ils ont seulement froid, et ces cris sont un moyen pour essayer de réguler leur température. Et peut-être que nous avons eu tendance au cours des siècles à privilégier les races de chiens sur les faces desquels nous avions plus de facilité à « lire » des émotions…

Après des siècles pendant lesquels les animaux étaient considérés comme des créatures inférieures et entièrement au service de notre espèce, la pensée contemporaine voudrait presque en faire des égaux de l’être humain. Finalement, peut-être que la solution serait de commencer à les considérer comme simplement différents, et à étudier leur mode de fonctionnement en tant que tel, pas en miroir du nôtre !

 

 

[1] Eliza Bliss-Moreau, Christopher J. Machado, David G. Amaral, « Macaque Cardiac Physiology Is Sensitive to the Valence of Passively Viewed Sensory Stimuli », PLoS ONE 8(8): e71170, August 5, 2013

[2] Bilal Malik et James J.L. Hodge, « Drosophila Adult Olfactory Shock Learning », in : Journal of Visualized Experiments · August 2014.

[3] Gabriel D. Bossé et Randall T. Peterson, « Development of an opioid self-administration assay to study drug seeking in zebrafish », Behavioural Brain Research, Volume 335, 29, September 2017, pp. 158-166

[4] Alexandra Horowitz, « Disambiguating the “guilty look”: salient prompts to a familiar dog behaviour », Behavioural Processes, juillet 2009, 81(3), pp. 447-52

[5] Fritz Heider and Marianne Simmel, « An Experimental Study of Apparent Behavior », in The American Journal of Psychology, Vol. 57, No. 2 (Apr., 1944), pp. 243-259

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