L’expérience optimale – pour une discipline du bonheur

Publié le 12 février 2016

Mihaly Csikszentmihalyi

Chacun d’entre nous a déjà ressenti une forme « d’état de grâce », sorte d’accord parfait entre notre intellect, nos émotions et nos actions. Un moment parfois très court, parfois plus durable, pendant lequel nous avons l’impression de vivre « intensément », dans le plein contrôle de nos actions, la complète maîtrise de notre vie. C’est cette « expérience optimale » que Mihaly Csikszentmihalyi a étudié pendant toute sa carrière. Professeur de psychologie, d’origine hongroise, son nom imprononçable n’a pas empêché sa « Théorie du flow » de profondément influencer la pensée contemporaine, surtout aux États-Unis et au Canada. Dans cet article, je vous propose une synthèse des éléments essentiels de son livre fondateur, Vivre – La psychologie du bonheur. Car selon lui, cette expérience n’est pas le fruit du hasard et elle peut être reproduite !

 

« Contrairement à ce que croient bien des gens, (…) les meilleurs moments de la vie n’arrivent pas lorsque la personne est passive ou au repos (…). Ces grands moments surviennent quand le corps et l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important. L’expérience optimale est donc quelque chose que l’on peut provoquer (…). Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi (par l’expérience optimale). »

La recherche de Csikszentmihalyi s’est faite au travers d’interviews, de questionnaires, et d’un système visant à une précision beaucoup plus grande, dans lequel les participants étaient invités à noter la qualité de leur expérience, en relation avec leurs pensées et activités du moment, 5 à 8 fois pendant leur journée, chaque fois que retentissait un signal.

Première constatation de Csikszentmihalyi, dans nos sociétés apparaît un malaise d’un nouveau genre, une « anxiété ontologique ou angoisse existentielle, une peur d’être, un sentiment que la vie n’a pas de sens et que l’existence n’en vaut pas la peine. (…) les progrès matériels et techniques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis devant la vie que nos ancêtres moins ‘privilégiés’. Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur. » Face à cette angoisse existentielle, Csikszentmihalyi propose de reprendre « la maîtrise de notre conscience, qui, à son tour, contrôle la qualité de l’expérience vécue, la qualité de la vie. Le moindre gain dans cette direction rendra la vie plus riche, plus agréable et plus pleine de sens. »

Le désordre interne provoqué dans la conscience et menace la poursuite d’un but s’appelle l’entropie psychique, une désorganisation du soi qui réduit son efficacité. « Une expérience prolongée de cette sorte peut affaiblir le soi au point de ne laisser aucune attention (énergie) disponible et de contrecarrer complètement la démarche vers un but ». À l’opposé, dans « l’expérience optimale », « l’information qui entre dans la conscience est congruente avec les buts, l’énergie psychique coule sans effort, les préoccupations à propos de soi sont absentes et le message est positif : ‘tout va bien’ ». Conséquence, l’expérience optimale est « une situation dans laquelle l’attention est librement investie en vue de réaliser un but personnel parce qu’il n’y a pas de désordre qui dérange ou menace le soi. On l’appelle aussi ‘flow experience’. (…) Ceux qui atteignent fréquemment cet état développent un soi plus fort, plein de confiance et efficace parce que leur énergie psychique a été investie avec succès dans la réalisation des objectifs qu’ils avaient l’intention de poursuivre. »

Les conditions de l’expérience optimale

Les études de Csikszentmihalyi ont montré que dans des activités très différentes, au-delà de la culture, des classes sociales, de l’âge ou du sexe, l’expérience optimale semble être la même partout dans le monde, avec huit caractéristiques majeures.

 

  1. La tâche entreprise est réalisable mais constitue un défi et exige une aptitude particulière ;
    « Les témoignages indiquent que l’expérience optimale survient lorsqu’il y a une correspondance adéquate entre les exigences de la tâche et les capacités de l’individu. (…) L’expérience optimale apparaît entre l’anxiété et l’ennui, quand le défi correspond aux capacités de l’individu. »

 

  1. L’individu se concentre sur ce qu’il fait ;
    « Même si l’expérience optimale semble se produire sans effort, ça n’est pas le cas. Elle requiert un grand effort physique ou une activité mentale disciplinée. Elle ne se produit pas sans l’exercice d’une aptitude et de la concentration. Toute faute à cet égard la fait disparaître. »

 

  1. La cible visée est claire ;
  2. L’activité en cours fournit une rétroaction immédiate ; Pour ces deux points : « Même si certaines activités prennent du temps à se réaliser, les deux composantes – but clair et rétroaction immédiate – demeurent extrêmement importantes.(…) Même s’il faut de la patience pour voir pousser fruits et fleurs, leur croissance fournit une rétroaction intense à la personne qui les cultive dans son jardin ou sur son balcon. »

 

  1. L’engagement de l’individu est profond et fait disparaître toute distraction ;
    « La nature de l’expérience optimale exige une concentration totale de l’attention sur la tâche en cours, de sorte qu’il n’y a plus de place pour l’information non pertinente, plus de place pour la distraction. (…) En plus du resserrement des perspectives temporelles, l’information admise dans la conscience devient également très sélective. Dès lors, toutes les pensées troublantes ou non pertinentes qui traversent habituellement l’esprit sont temporairement mises de côté. »

 

  1. La personne exerce le contrôle sur ses actions ;
    « Les personnes interviewées parlent plus de possibilité de contrôle que de contrôle effectif. Le danseur de ballet peut rater un pas ou tomber ; le joueur d’échecs peut perdre ; mais dans le monde de l’expérience optimale la perfection est accessible au moins en principe. »

 

  1. La préoccupation de soi disparaît, mais, paradoxalement, le sens du soi est renforcé à la suite de l’expérience optimale ;
    « La préoccupation pour le soi consomme beaucoup d’énergie psychique, car, dans la vie quotidienne, nous nous sentons souvent menacés. Lorsqu’une personne investit toute son énergie psychique dans une interaction – que ce soit avec une autre personne, un bateau, une montagne ou une pièce de musique -, elle fait partie d’un système d’action qui dépasse les frontières de son soi. Ce système tire son énergie de la concentration de la personne, mais il a ses propres règles ; il s’agit d’un véritable système (subjectivement aussi réel qu’une famille, une corporation, une équipe) dont fait partie le soi, si bien qu’il élargit ses frontières et devient plus complexe. »

 

  1. La perception de la durée est altérée.
    Parfois les gens parlent d’une accélération ou au contraire d’un ralentissement du temps. Dans tous les cas, « la durée de l’expérience optimale est peu reliée au passage du temps tel qu’il est mesuré par nos horloges. »

 

En résumé, l’expérience optimale se caractérise par « une adéquation entre les aptitudes de l’individu et les exigences du défi rencontré, une action dirigée vers un but et encadrée par des règles, une rétroaction permettant de savoir comment progresse la performance, une concentration intense ne laissant place à aucune distraction, une absence de préoccupation à propos du soi et une perception altérée de la durée.

L’expérience optimale est exigeante (et parfois dangereuse), mais elle est recherchée même au prix d’efforts considérables, parce qu’elle produit un enchantement intense, une expansion du soi, parce qu’elle est autogratifiante (…). L’expérience optimale est une fin en soi ; elle est recherchée pour elle-même et non pour d’autres raisons que l’intense satisfaction qu’elle procure. »

L’action en cours devient une expérience autotélique. Une activité est autotélique lorsqu’elle est entreprise sans autre but qu’elle-même. C’est dans le fait même de faire telle ou telle chose que se situe la récompense, notre joie, notre plaisir.

Travail ou loisirs : où trouver le plus d’expériences optimales ?

Les recherches de Csikszentmihalyi ont révélé trois principales sources d’insatisfaction au travail, le salaire n’entrant pas, de manière surprenante, en ligne de compte. « La première plainte se rapporte au manque de variété (provenant surtout des cols-bleus, aux prises avec des tâches routinières). La deuxième provient des conflits interpersonnels (principalement avec les patrons). La troisième raison est l’épuisement provoqué par les exigences de la tâche, le stress et le peu de temps libre (provenant surtout de ceux situés plus haut dans la hiérarchie). »

D’innombrables méthodes, organisations, techniques… ont été développées et appliquées dans les entreprises pour essayer de réduire ces causes d’insatisfaction. Mais comme le souligne Csikszentmihalyi, il convient de rappeler que les solutions partielles peuvent aider à améliorer sa relation au travail mais qu’elles ne suffisent pas. La vraie réponse face au stress et à l’insatisfaction au travail exige une stratégie générale qui implique un investissement d’énergie en vue de contrôler le flot de sa conscience, d’améliorer la qualité de son expérience vécue, de poursuivre des buts personnels valorisés et de se donner des loisirs appropriés qui seront une véritable re-création. »

Il s’agit donc bien d’une stratégie beaucoup plus individuelle, demandant à chacun de « changer sa façon de percevoir la tâche en y trouvant des défis (…). » Et Csikszentmihalyi donne de nombreux exemples de travailleurs ayant développé cette capacité à réenchanter leur travail quotidien en y trouvant chaque jour de nouvelles occasions de vivre des expériences optimales : « transformation de la situation en défi stimulant, développement et application d’aptitudes, concentration intense au point de se perdre dans l’activité et émergence d’un soi plus fort. Ainsi transformé, le travail devient source d’enchantement, comme s’il avait été librement choisi. »

Comment devenir autonome ?

Pour développer un soi qui a ses propres buts, des buts qui ne proviennent pas directement des besoins biologiques ni des conventions sociales mais émergent du soi, Csikszentmihalyi identifie quatre conditions :

Se donner des buts, à court et à long terme. Ces buts doivent correspondre à des défis, nécessitant de développer nos aptitudes et fournissant une rétroaction immédiate. Ils sont choisis de manière consciente, ni par hasard, ni par soumission à des forces externes.

S’immerger dans l’activité. L’engagement exige l’équilibre entre les exigences de l’activité et les aptitudes de l’individu. La poursuite d’ambitions trop élevées engendre de l’anxiété, provoque l’échec et vide le soi de son énergie ; en revanche le choix de buts faciles entraîne la stagnation et laisse le développement et la complexité à leur plus bas niveau. L’engagement exige également la concentration afin de garder l’esprit dans la bonne voie.

Apprendre à profiter de l’expérience immédiate. S’ouvrir à la joie de vivre et au bonheur dans les petites choses : la sensation de la brise par une journée chaude, l’observation d’un enfant qui s’amuse avec son chiot…

Conclusion

Csikszentmihalyi définit le « projet de vie » comme « un projet unifiant qui oriente tout ce qu’ils font dans la vie de tous les jours – un but qui, comme un champ magnétique, attire l’énergie psychique et fournit une destination à tous les buts secondaires. Ce projet englobant définit les défis qu’une personne affrontera en vue de transformer sa vie en une expérience optimale continue. Sans un tel projet, même la conscience la mieux ordonnée manque de sens. » La conclusion de ce livre, Vivre, la psychologie du bonheur, permet d’ouvrir la réflexion sur les moyens de construire ce « projet de vie », par un rappel de l’évolution de la quête du bonheur au travers des siècles et des systèmes philosophiques. Sans doute cette partie du livre est-elle sans doute plus abstraite, et donc moins convaincante. Mais elle permet d’imaginer une vie qui serait une expérience heureuse continue, une harmonie qui ne serait pas fragile, simple produit du hasard, mais durable, construite par nos choix conscients. Et cette simple ouverture mérite la lecture attentive de ce livre…

 

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